2014年8月8日星期五

魁北克东部有山,其仙名曰鲍尔


2013年10月8日,86岁的加拿大实业界巨人鲍尔-戴马雷(Paul Desmarais)在其Charlevoix山间居所仙逝,12月3日,四位加拿大总理(现任哈珀,三位前任),一位法国前总统(萨科齐),一位美国总统的代表(前国务卿詹姆斯·贝克代表前总统乔治-布什),魁北克五位省长等显要人物在500公里外的蒙特利尔圣母院为他举行公祭。

Charlevoix山间的鲍尔山寨,曾经是法国前总统萨科齐下野后的度假地,他来这里不是简单的休闲度假,更是向他的政坛教父鲍尔致意。

山寨自1997年兴建以来,美国、法国、比利时、澳大利亚甚至日本的私人飞机时常出没于附近的St-Irenee机场,身居山中的鲍尔就是这样影响着世界。他曾长期看好薄熙来,不过薄熙来身处中国千年凶险的政治游戏中,结局与萨科齐不同,不知薄熙来在进秦城之前是否也光临过鲍尔的山寨。

Charlevoix只是丘陵地带,最高峰海拔仅有7、800米,但正如中国古话所云“山不在高,有仙则名”,魁北克东部有山,其仙就是鲍尔。

今天我在Charlevoix的山间旅行,隔着葱郁的林木,遥想一个小时车程之外占地76平方公里的鲍尔山寨,当时1$从前总理马丁家族买下的这大片林地,仅地税一年就要缴纳37万5千,占当地财政收入的75%,鲍尔山寨有四十多座建筑、三十多个湖泊、一个十八个洞的高尔夫球场和一个恢宏的城堡,仅城堡一项在2003年就被估价4115万加元。在旺季,鲍尔山寨的雇员高达200人,是当地最主要的雇主。2005年,鲍尔曾捐出一百万加币,为只有162位居民的Sagard山村建设了一座天主教堂。

关于鲍尔山寨的详细描述,转录一篇魁北克记者1999年的报道:

http://www.lactualite.com/societe/le-secret-de-paul-desmarais/


Le secret de Paul Desmarais
En 1999, le journaliste Michel Vastel, décédé en août 2008, s’était rendu à Sagard à l’invitation du patriarche.

9 oct. 2013 par Michel Vastel


Paul Desmarais père, l’homme le plus riche du Québec et l’un des plus grands hommes d’affaires canadiens, est mort la nuit dernière, à l’âge de 86 ans. Le président de Power Corporation « s’est éteint paisiblement, entouré de ses proches, au Domaine Laforest, dans la région de Charlevoix », explique un communiqué émis par la famille Desmarais.

En 1999, le journaliste Michel Vastel, décédé en août 2008, s’était rendu à Sagard, le siège de la famille dans la région de Charlevoix. Son portrait du patriarche, publié dans le numéro du 15 mars 1999 de L’actualité, est ci-dessous.

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La radio du petit aéroport de Saint-Irénée est «calée» à la fréquence 123,0. «Ici Papa, Delta, Gamma. Challenger 601 en approche finale pour un arrêt complet» Au sol, les limousines attendent depuis une demi-heure. La Cadillac en tête, suivie des Buick pour les invités moins prestigieux. Derrière, une camionnette transporte les bagages. La grande visite arrive dans Charlevoix.

Le multimillionnaire Paul Desmarais – «Monsieur Paul», comme on l’appelle dans la région – s’installe en vue d’un long été de réceptions, de parties de pêche à la truite ou au saumon, de chasse au faisan ou à l’orignal. Tous les week-ends, le tarmac de l’aéroport se remplira de jets privés immatriculés aux États-Unis, au Venezuela, en Belgique, au Japon, en Australie

«Ça arrive de partout; en avion, en hélicoptère, en limousine», disent les habitants de la route qui relie l’aéroport au chemin des Falaises, à Pointe-au-Pic, et ceux de la petite route 170 qui, de Saint-Siméon, remonte vers le hameau de Sagard. Dans un rayon de 50 km autour de La Malbaie, le Who’s Who de la finance et de la politique admire cette côte que le seigneur des lieux, Paul Desmarais, compare à la Riviera française, «en 10 fois plus beau».

L’un de ses intimes, qui le visite plusieurs fois par année, est Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française et auteur des Rois maudits. Ce dernier a même écrit un poème inédit sur ce coin du Québec qu’il compare à «ce qui reste de l’Atlantide quand elle était le paradis».

Le livre des invités ressemble à la liste des membres du Conseil consultatif international de Power Corporation, le conglomérat financier de Paul Desmarais, dont l’actif est évalué à 100 milliards de dollars et qui lui garantit des revenus personnels de 33 millions par année, selon l’auteur Peter C. Newman. «Les Lord Thomson of Fleet, les Mannix de Calgary, ces gens-là ne connaissaient pas le Québec, me confie Paul Desmarais. Ils aiment ça Et ils veulent tous revenir!»

Les patrons des plus grandes sociétés du monde pêchent à la mouche et épaulent le fusil avec des membres des familles royales d’Angleterre ou d’Espagne, le cheik Yamani d’Arabie saoudite, d’anciens politiciens comme George Bush, Helmut Schmidt, Pierre Trudeau et Brian Mulroney. Jean Chrétien, dont la fille, France, est mariée à l’un des deux fils de Paul, André Desmarais, est bien sûr un familier de l’endroit.

Mais lorsque je m’étonne que Lucien Bouchard et son épouse aient été vus à deux reprises chez lui l’année dernière, surtout après tout ce que les deux hommes se sont dit pendant la campagne référendaire d’octobre 1995, Paul Desmarais éclate de rire: «Pourquoi vous étonner? Parce qu’il est séparatiste et que je suis fédéraliste? C’est le pays le plus civilisé, ici!»

Paul Desmarais ne va pas dans Charlevoix que pour brasser de grosses affaires ou convertir les politiciens à sa vision du monde: «Nous venons nous reposer et recharger nos batteries», me dit-il. C’est donc une ambiance de détente dans laquelle l’humour du maître des lieux – un autre secret bien gardé! – s’épanouit librement. Un jour que Pierre Trudeau exprimait le désir de conduire la Rolls-Royce de Paul Desmarais sur la route de Pointe-au-Pic, ce dernier lui offrit de prendre le volant. Assis à l’arrière, le milliardaire pouffait de rire: «C’est la première fois que je me fais conduire par un premier ministre!»

Trois villas à Pointe-au-Pic et le Domaine Laforest à Sagard constituent la PME des Desmarais. Une trentaine de personnes y travaillent à temps plein, sans compter la soixantaine d’employés occasionnels pendant l’été. «Une usine sans cheminée», disent les gens de la région, qui côtoient des personnes dont ils devinent qu’elles sont importantes sans même connaître leur nom ou leur titre.

Il y aura bientôt un demi-siècle que Paul Desmarais et son épouse, Jacqueline Maranger, ont découvert Charlevoix. C’était l’époque des «bateaux blancs» qui amenaient les millionnaires de New York, de Montréal et de Toronto au Manoir de Murray Bay, aujourd’hui le Manoir Richelieu. Le vacancier le plus prestigieux du début du siècle, William Taft, président des États-Unis, disait de l’air de Charlevoix qu’il «enivre comme du champagne mais sans la gueule de bois du lendemain matin!»

Le couple louait chaque année une villa de la famille Sévigny. Un jour que Paul Desmarais et son épouse se promenaient sur le chemin des Falaises, ils apprirent que la villa des Capucines, au numéro 48, était à vendre. «Je l’ai aussitôt achetée, raconte Paul Desmarais. C’était en 1954; notre quatrième enfant, Sophie, avait à peine trois ans.» La villa appartenait à Léo Timmins, alors propriétaire des Mines Hollinger, dont la famille a donné son nom à la petite ville du nord de l’Ontario. Le prix, 60 000 dollars, était assez élevé pour l’époque. La propriété est aujourd’hui évaluée à près d’un demi-million de dollars.

Quand il parle de Charlevoix, l’homme d’affaires trahit l’attachement sentimental qu’il témoigne à cette région où ses quatre enfants ont grandi. Deux d’entre eux, André et Louise, se sont d’ailleurs fait construire une maison près de la sienne. C’est là aussi, au golf de Murray Bay, que Jacqueline a appris à jouer: «Un handicap de sept!» dit le patron de Power Corporation avec une fierté évidente. Chaque année, «Jackie» y organise un tournoi où le Tout-Montréal veut d’autant plus être vu qu’il est ensuite reçu à la villa du chemin des Falaises. Les 25 000 dollars de profits que le tournoi rapporte vont au Musée de Charlevoix. Mécènes connus au Québec (ils ont donné 10 millions de dollars au Musée des beaux-arts de Montréal, trois millions à l’Université de Montréal, un million à l’hôpital Sainte-Justine, etc.), les Desmarais n’ont pas oublié leur région: ils ont versé un demi-million de dollars à l’hôpital de La Malbaie et ont financé la construction d’une salle de concert au Domaine Forget, à Saint-Irénée.

De vacancier, Paul Desmarais deviendra châtelain au hasard d’une transaction financière. Il est en effet propriétaire de la Canada Steamship Line, qui possède le Manoir Richelieu, une plage privée à Saint-Siméon et un camp de pêche près de la rivière Petit Saguenay. Quand, à la fin des années 70, il vend la société au futur ministre des Finances du Canada, Paul Martin, Paul Desmarais exclut de la vente toutes les propriétés.

«J’avais donné la plage au maire de Saint-Siméon, explique-t-il, et je croyais que le domaine de Sagard était une concession. Je me suis rendu compte que j’en étais propriétaire en recevant un relevé de taxes municipales de 59 dollars!»

Le domaine fait près de 22 000 acres, l’équivalent d’une centaine de fermes québécoises de taille moyenne, et ses limites s’étendent sur 80 km. On y a recensé jusqu’à 36 orignaux en 1996, et ses 32 lacs recèlent les plus belles réserves de truites de la région. Mais il y a 20 ans, les cabanes de rondins de la Canada Steamship Line étaient en piteux état et envahies par une colonie de chauves-souris. Jacqueline Desmarais refusera donc de s’y installer à moins que son mari ne lui construise une maison convenable.

La famille a déjà une luxueuse résidence à Montréal, chemin Ramezay, un château de marbre à West Palm Beach, en Floride, un chalet à Morin-Heights, dans les Laurentides, des pied-à-terre au Claridge de Londres et au Ritz de Paris. Mais c’est à Sagard, un hameau de 61 modestes maisons où vivent 276 personnes, avec un seul magasin général, que Paul Desmarais aime se retirer. «Les gens de l’endroit se moquaient de moi quand j’ai appelé cela le «Domaine Laforest». Ils ne savaient pas que c’était en souvenir de ma mère, Lebea Laforest», dit-il en me montrant, sur un petit guéridon d’époque, dans son immense bureau de président de Power Corporation, la photo jaunie d’une jolie femme de 30 ans en longue robe blanche.

Au fil des ans, Paul Desmarais a investi une petite fortune à Sagard, «trop d’argent», soupire-t-il en me confiant qu’il a renoncé à y construire le château pour lequel il a fait aplanir une montagne et dont la maquette s’empoussière dans un des nombreux entrepôts de la propriété. Il vient quand même de faire ériger, sur le plus haut sommet de son domaine, une statue – baptisée Notre-Dame de Laforest par le curé de la paroisse Saint-Isidore de Sagard – et prévoit faire construire une petite chapelle.

«Terrain privé. Défense de circuler», indique une pancarte grossièrement peinte à la main. Sur l’étroite route qui serpente dans une coulée de bouleaux et d’épinettes, des panneaux limitent la vitesse à 50 km/h. Au détour du chemin, une immense porte d’acier arrête le promeneur indiscret Mais étant donné que la visite de l’équipe de L’actualité est annoncée par le propriétaire lui-même, elle s’ouvre soudain, comme par magie.

À l’embranchement, deux chemins mènent au bâtiment principal, le «pavillon de chasse»: l’un conduit aux entrées de service réservées aux livreurs et aux camionnettes qui transportent les bagages. L’autre, destiné aux limousines des invités, contourne un vaste champ où paradent des faisans, puis s’élève vers une colline pour mieux faire découvrir la majestueuse silhouette de cet immense pavillon carré doté d’une cour intérieure, et dont les murs de pin et les toits de bardeaux de cèdre rappellent l’architecture des établissements de villégiature de Charlevoix. À chaque extrémité, deux grands drapeaux du Canada et du Québec claquent au vent.

Dans une aile de deux niveaux se trouvent une dizaine de chambres à coucher, deux salles à manger et deux salons, une bibliothèque. Au sous-sol, on trouve l’armurerie, les penderies où on garde les costumes de chasse au faisan, les buanderies et les dépendances où s’agitent femmes de chambre et marmitons. En hiver, les invités accèdent à la longue piscine chauffée et aux salles d’exercice par un couloir vitré d’où on aperçoit une serre remplie d’azalées en fleurs et de fines herbes pour les cuisines. C’est là que Paul Desmarais se remet d’un pontage coronarien en faisant une heure de tapis roulant par jour.

Deux autres ailes abritant des entrepôts, des garages et les quartiers de la demi-douzaine d’employés qui y résident en permanence complètent le bâtiment, percé d’arches assez grandes pour laisser passer la Cadillac 1906 que préfère George Bush, la Rolls-Royce que Trudeau aimait tant conduire et le véhicule d’incendie que Paul Desmarais a dû acheter pour protéger sa propriété!

Plus loin dans la montagne, le couple Desmarais s’est fait construire Le Petit Bonheur, un manoir où seuls quelques rares privilégiés sont invités. Puis il y a La Gaminerie, une cabane de rondins sans électricité où les enfants passent parfois la nuit en compagnie d’un guide. C’est là, au bord du lac Chicot, que Paul Desmarais aime se retirer avec ses petits-enfants, leur montrant à pêcher la truite. Mme Desmarais s’installe pendant de longues heures dans le belvédère, face au plus grand lac de la propriété, le McLagan, occupée à lire ou à fredonner les mélodies des chansons qu’elle interprète le soir pour ses invités, en duo avec Robert Charlebois. (L’auteur Peter C. Newman – The Canadian Establishment – raconte qu’elle a enregistré plusieurs disques avec un orchestre de 12 musiciens, et que sa voix rappelle un peu celles d’Ella Fitzgerald et d’Édith Piaf.)

Paul Desmarais est un adepte de la pêche au saumon. Il connaît toutes les belles rivières de la Côte-Nord et de la vallée de la Matapédia. La rivière Petit Saguenay serpente justement dans sa propriété sur une dizaine de kilomètres. Il y a fait installer des bassins d’incubation qu’il ensemence avec des oeufs achetés à la pisciculture gouvernementale de Tadoussac. «Je vois sauter les jeunes quand ils descendent vers la mer: ils sont gros comme ça!» dit-il avec envie en faisant un geste de la main. Malheureusement, les adultes ne reviennent jamais frayer dans le Domaine Laforest; ils sont incapables de franchir la haute chute Saint-Antoine, à quelques kilomètres de là. Alors, l’Association des pêcheurs de la rivière Petit Saguenay, à laquelle Paul Desmarais fournit près du tiers du budget, lui «remonte» une soixantaine de saumons adultes. «Mais ils ne mordent pas…» dit-il d’un air désolé. Les saumons déjà «piqués» ne se laissent pas tenter par les mouches de l’un des hommes les plus riches du Québec!

Pour occuper ses visiteurs, qui ne sa-vent pas tous lancer la mouche ou abattre l’orignal, Paul Desmarais organise sept ou huit parties de chasse au faisan à l’automne. Il achète les «oiseaux», comme on dit là-bas, lorsqu’ils viennent de «casser l’oeuf». Ils sont élevés par son maître de chasse – un Britannique qui vit à Sagard quelques mois par année.

Tous les week-ends, une cinquantaine de rabatteurs – à 50 dollars par jour, plus une douzaine de faisans à la fin de la saison – arpentent la forêt en battant les arbres avec des bâtons pour faire lever les faisans. Chaque invité est accompagné d’un guide qui recharge un fusil pendant qu’il tire avec le deuxième. La chasse commence le samedi matin à 9 h. Les hôtes, en costume traditionnel et chapeau à plumes, s’assemblent dans la cour intérieure du pavillon pendant que la meute de chiens s’agite en aboyant. La battue durera jusqu’au crépuscule, interrompue seulement par le goûter de 11 h («l’eleven»), un pique-nique et le thé traditionnel de l’après-midi.

Il s’abat de 600 à 800 faisans par battue, mais il s’en échappe presque autant. Les habitants de Sagard et des environs les chassent jusque dans leur cour!

«Desmarais, c’est un protecteur de la faune en maudit!» dit le guide d’une pourvoirie voisine. Et un homme respectueux des règlements. Tous les invités ont leur permis, et les chasseurs de faisans surpris à tirer trop bas se font vertement semoncer. Le domaine est d’ailleurs tellement surveillé qu’il est en voie de devenir une réserve naturelle pour les orignaux, dont le nombre ne cesse d’augmenter!

Les invités mangent rarement le faisan qu’ils ont chassé. «C’est plein de plombs», dit un guide. Le gibier est plumé, découpé en quatre, faisandé, congelé et leur sera livré plus tard par l’un des chauffeurs, ou expédié par avion à l’autre bout du monde. Les cuisiniers préparent plutôt des faisans ou des canards abattus la semaine précédente. Mais Jacqueline Desmarais aime aussi faire goûter à ses invités étrangers un bon ragoût de boulettes et de pattes de cochon, et une tarte aux bleuets de la région.

Sur le rôle de la Municipalité régionale de comté de Charlevoix, le Domaine Laforest était évalué à 7 746 100 dollars en 1998. C’était avant la construction d’un golf de neuf trous conçu par Thomas McBroom, le même qui a réalisé Le Géant de Mont-Tremblant. Les golfeurs de la région ont évalué cette petite merveille à une dizaine de millions de dollars. «Un peu moins de deux millions», corrige Paul Desmarais en oubliant peut-être de compter les quatre employés qu’il a fallu engager pour entretenir ce golf, le pavillon des invités, l’équipement, une clôture de deux mètres de hauteur et l’aménagement paysager qui le protège du regard des indiscrets!

Paul Desmarais est un de ces amoureux des belles choses qui ne peut s’empêcher de faire partager la beauté à ses visiteurs. Dans un immense hall du siège social de Power Corporation, à Montréal, il a fait accrocher la plus belle collection privée de tableaux de Riopelle réunie au Canada. «Cela me fait penser à la neige de Sagard», dit-il en s’approchant d’une grande toile sur laquelle glisse un éclairage caché dans le plafond.

Mais la folie secrète de Paul Desmarais, ce sont les fresques époustouflantes qu’il a fait réaliser par le peintre Claude Le Sauteur, des Éboulements, dans l’immense rotonde surmontée d’une coupole au huitième étage du siège social de Power Corporation. Le Cycle céleste ruisselle de la lumière qui jaillit des quatre points cardinaux. Mais les quatre peintures murales sont tellement grandes qu’il a fallu louer une école désaffectée pour les peindre et qu’on a dû les monter de l’extérieur, à l’aide d’une grue, et les faire passer par une fenêtre

Les gens de Charlevoix n’aiment pas parler du faste de la vie des Desmarais avec des étrangers. Ils protègent «Monsieur Paul», un peu comme s’il leur appartenait: «Il en a fait beaucoup pour la place, alors on ne veut pas l’achaler», dit Jean-Louis Tremblay, surnommé le «maire de Sagard». Car là-bas, ce n’est pas tellement l’argent des Desmarais qui compte, mais ce qu’il fait pour les gens.

«C’est mon monde; je vis avec eux», me raconte celui qu’on surnomme parfois «le seigneur de Charlevoix». «Il y a des gens de talent ici, mais ils sont pris par leur travail et n’ont pas les moyens de faire leur promotion.» Alors il leur amène des princes et des banquiers.

Exception faite des fromages que le cuisinier fait venir du marché Jean-Talon, à Montréal, ou des arrangements floraux qui arrivent par avion de la métropole, les Desmarais s’approvisionnent au Provigo de La Malbaie ou au petit dépanneur de Sagard. Les gros travaux sur les propriétés sont exécutés par des entrepreneurs de la région; les meubles sont réalisés par des artistes de l’endroit. Et «Monsieur Paul» tient à ce que ces gens aillent jusqu’au bout de leur talent.

Les bâtiments, par exemple, ont été construits par l’entreprise des frères Morneau, de Saint-Fidèle. Le plus jeune des frères faisait les travaux pendant que l’aîné se contentait de négocier les contrats et de superviser. «C’est toi qui fais tout ici, dit un jour Paul Desmarais au jeune Gilbert. Pourquoi ne lances-tu pas ta propre entreprise?» «Je n’y connais rien», de répondre l’ouvrier. «Je vais te montrer!» Et c’est ainsi que le président de Power Corporation a parrainé la naissance d’une PME du bâtiment dans Charlevoix, apprenant au jeune Morneau à calculer coûts de production, prix de revient, marges bénéficiaires. L’homme est mort prospère

Léonce Émond, de Pointe-au-Pic, fils d’un ébéniste, sculptait des canards. Il arrivait à Paul Desmarais, en revenant de l’aéroport, de faire garer sa Cadillac dans l’entrée du garage qui servait d’atelier à Émond et d’en remplir lui-même le coffre de sculptures et de petits meubles. Pendant six ans, l’artisan a travaillé pour les Desmarais, qui lui commandaient des portes, des boiseries, des reproductions de meubles en pin.

«Le père Desmarais a tout un oeil; il connaît ça», dit l’ébéniste. Et les commandes devenaient de plus en plus difficiles à réaliser. Le multimillionnaire arrivait avec des photos de meubles rares, retouchait à l’occasion les esquisses de Léonce Émond, surveillait chaque détail de la finition. Il aurait pu s’adresser directement à des grands maîtres européens, mais il décida que l’artisan de Pointe-au-Pic serait lui aussi un maître de l’ébénisterie.

Il prit rendez-vous pour lui en France et en Italie avec les plus grands maîtres afin que l’artisan apprenne les meilleures techniques. Et il demanda à son chauffeur de l’accompagner partout avec la Rolls-Royce qui dormait dans un garage privé du Ritz!

Certains samedis d’été, deux ou trois limousines s’arrêtent devant la forge de Louis Riverin, rue Saint-Étienne, à La Malbaie. Un président des États-Unis, un prince d’Arabie, un académicien ont ainsi passé de longs moments avec ce septuagénaire fier de montrer le vieux soufflet de cuir et l’enclume sur laquelle son grand-père a commencé à battre le fer il y a un siècle et demi.

C’est Louis Riverin qui a forgé la clôture de la piscine de la résidence de Paul Desmarais, à Pointe-au-Pic. Puis ce dernier lui a apporté des catalogues des meilleurs fabricants de meubles en fer forgé et lui a demandé de les copier «Il me répondait toujours d’un air bourru: «Faut que j’y pense!»» dit Paul Desmarais. «Il avait ses idées et j’avais les miennes», confirme Riverin, aussi têtu que son client. Ça discutait donc un peu, mais les tables et les chaises de salon, les meubles de jardin ont toujours fini par sortir de la vieille forge de la rue Saint-Étienne.

Un jour, l’un des visiteurs fut Jean Chrétien, qui passait alors quelques jours chez sa fille. Louis Riverin travaillait sur un de ses «oiseaux», des girouettes que tous les riches propriétaires veulent installer sur le toit de leur villa. L’artiste a créé un modèle de perdrix dont le corps est recouvert de plus de 300 «plumes» de fer forgé grosses comme l’ongle d’un doigt. Une petite splendeur qu’il vend quelques centaines de dollars. À l’instar de tous les visiteurs, le premier ministre ne put s’empêcher de caresser de la main l’oiseau de fer. «C’est comme ça que je vois s’il est réussi, explique Riverin. Quand les gens veulent le toucher.»

Quelques jours plus tard, Louis Rive-rin reçoit une commande officielle du gouvernement du Canada. Rien n’étonne le vieil homme, qui fabrique la girouette et la fait livrer à Ottawa. Le mois suivant, le directeur de cabinet du premier ministre l’appelle de Lyon: «Regardez les nouvelles à la télévision ce soir: le premier ministre a donné une de vos affaires au Saint-Père», dit Jean Pelletier. «Et le pape a touché mon oiseau!» se rappelle, encore ému, Louis Riverin.

Tous les clients ne sont pas comme le gouvernement du Canada. Il arrive à quelque milliardaire de commander un meuble ou une pièce de fer forgé en laissant une adresse en Australie ou au Japon. Ce n’est pas toujours simple pour les artisans de Charlevoix de faire livrer leurs oeuvres à l’autre bout du monde, et parfois de se faire payer! La commande se perd parfois dans quelque entrepôt du milliardaire, qui n’a pas prévenu son personnel, et le chèque n’arrive pas.

L’artisan le signale alors discrètement à «Monsieur Paul», qui prend immédiatement le téléphone et se fait, pour un instant et très diplomatiquement, agent de recouvrement!

Dans cette région où le tourisme assure la grande majorité des emplois, ceux qui oeuvrent à Pointe-au-Pic ou au Domaine Laforest sont trop heureux d’avoir un revenu stable. Seulement à Sagard, 36 chefs de famille ont un emploi à temps plein ou «font leurs timbres» – comme on dit de ceux qui travaillent assez longtemps pour être admissibles au programme de l’assurance-emploi – grâce à Paul Desmarais.

Les gens tirent une fierté et un certain prestige à travailler pour «Monsieur Paul». «Quand tu travailles pour lui, le quincaillier vient ouvrir la porte de ta voiture!» Même la station-service n’hésite pas à ouvrir ses portes en pleine nuit pour laver une limousine. Et le gérant d’un magasin peut vider son tiroir-caisse pour dépanner un majordome qui a soudain besoin de quelques milliers de dollars en espèces.

«C’est un client fidèle, mais qui peut tout exiger», admet l’un des fournisseurs de Paul Desmarais. Toutefois, on le lui pardonne volontiers: «Avant, c’étaient les Américains qui vidaient nos ateliers. Maintenant, nos richesses restent ici, et on vient du monde entier pour nous voir.»

Exigeant, connu pour ses opinions tranchées, le président de Power Corporation a même dit aux gens de Charlevoix pour quelle option voter au référendum de 1995. Rebelles, ils ont partagé leurs votes entre le Oui et le Non. Alors «Monsieur Paul» a boudé.

La rumeur a couru qu’il s’était «exilé» à Londres, et il n’y eut pas de chasse au faisan cette année-là. Sagard connut un moment de panique. Mais Paul Desma-rais est incapable de se passer longtemps de la seule propriété qui soit enre-gistrée à son nom: «C’est chez nous, ici. J’ai mes projets.»

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